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Mise en perspective

mercredi 13 novembre 2019

Les 50 ans de la SEPANSO sont l’occasion de mettre en perspective sa stratégie, ses combats et ses mobilisations, dans le contexte mouvant de l’Anthropocène.

Le poids des idées, le choc des faits
Fidèle à cette devise « Penser global, agir local », la SEPANSO s’est souvent inspirée dans ses mobilisations et ses combats, d’analyses de philosophes critiques du système techno-industriel, comme Jacques Ellul ou Ivan Illich. Elle a aussi intégré les réflexions de Simon Charbonneau, dénonçant inlassablement « l’incompatibilité radicale entre l’existence de ressources naturelles limitées sur la planète et une croissance illimitée [1]  ».
Des événements mondiaux ont marqué profondément notre réseau, comme les catastrophes nucléaires de Tchernobyl en avril 1986, et celle de Fukushima en mars 2011, dont les conséquences ne sont pas prêtes d’être soldées. En contribuant à détruire le mythe de la sûreté du nucléaire, elles ont renforcé notre opposition à ce type d’énergie qui constitue l’une des grandes menaces pour l’humanité, qu’elle soit civile ou militaire (armes nucléaires).
L’autre phénomène clef, l’un des marqueurs de l’entrée dans l’Anthropocène, est celui du réchauffement global lié à l’utilisation massive des énergies fossiles. Il a été largement médiatisé depuis 1988 par les experts climatiques du GIEC et les rendez-vous annuels des conférences climatiques internationales (COP). Force est de constater que les alertes du GIEC n’ont pas modifié les politiques économiques de nos dirigeants ni les habitudes des consommateurs, car dans le domaine climatique comme dans d’autres domaines, « savoir n’est pas croire ». [2]

Laborieux cadrage de l’action publique environnementale
La création en 1971 du Ministère de la Protection de la Nature et de l’Environnement, constitua une réelle avancée. Puis se succédèrent une trentaine de ministres de l’environnement, dont l’exercice éphémère n’a pas favorisé la continuité et la cohérence de l’action publique environnementale. L’oxymore du « développement durable » [3] devint en 2005 le mot d’ordre institutionnel. Ce nouveau cadrage, sensé réconcilier croissance économique et protection de l’environnement, fut décliné sous toutes les formes, grâce à l’inventivité des communicants : MEDD (Ministère de l’Ecologie et du Développement Durable), MEDAD (Ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement Durable) [4], MEEDDAT (Ministre de l’Energie, du Développement Durable et de l’Aménagement du Territoire), MEEDDM (Ministère de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement Durable et de la Mer), MEDDTL (Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable, des Transports et du Logement), et enfin le MEDDE (Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie).
Le développement durable, qui visait à rectifier les effets indésirables de la croissance économique, s’avéra une sorte de supercherie intellectuelle, en étalant son incapacité à maîtriser les grandes dégradations écologiques (effondrement de la biodiversité, artificialisation des sols, épuisement des ressources naturelles…).
Les pouvoirs publics revinrent à un cadrage plus classique en 2016, avec la création du MEEM (Ministère de l’Environnement de l’Energie et de la Mer).
2017 vit apparaître la notion de transition, déclinée sous le nom de MTES (ministère de la transition écologique et solidaire, piloté par Nicolas Hulot).
Pour le politiste Luc Semal, « cette notion de transition écologique signe une forme de désenchantement à l’égard des années et des décennies qui s’annoncent, car là où le développement durable cherchait à prévenir des difficultés lointaines, la transition se veut une adaptation dans l’urgence à la décrue énergétique et au changement climatique en cours et/ou imminents. »
Cette valse des appellations (et des compétences) des ministères de l’environnement, dissimule mal l’impuissance des gouvernements successifs à apporter une réponse durable aux impasses écologiques du système économique actuel.
A quand, un ministère de la « décroissance soutenable » ou de la « post-croissance » ?

Vers une transition maîtrisée ou un sauve-qui-peut généralisé ?
Le contexte futur s’annonce plein d’aléas.
Pour les collapsologues, la possibilité d’un effondrement du système humain mondialisé, ne semble plus une perspective si lointaine, à l’image de l’effondrement actuel de la biodiversité. D’autres doutent de ce scénario alarmiste, synonyme de sauve-qui-peut.
« Le catastrophisme écologiste constitue aujourd’hui une forme d’aiguillon démocratique pour mettre à l’agenda des sociétés industrielles la question, à la fois omniprésente et sans cesse refoulée, de leur difficile et douloureuse transition vers l’après-pétrole et l’après-croissance. La conséquence n’en est pas nécessairement la fin du monde, mais un scénario rude et brutal, quoiqu’encore flou où l’adaptation, la résilience et la limitation des dégâts seront les principaux objectifs. » [5]
L’objectif ambitieux de neutralité carbone d’ici 2050, signifie la remise en cause des modèles de mobilité routière ou aérienne, et des projets routiers. Il ne nous dispense pas d’anticiper, en Nouvelle-Aquitaine, les effets des changements climatiques. [6]
L’adaptation des aires protégées, dont les réserves naturelles gérées par la SEPANSO, nécessite de rechercher « toutes les opportunités de gestion susceptibles de favoriser l’adaptation des communautés aux changements climatiques, à commencer par l’accroissement de la surface des aires protégées et de leur nombre, l’augmentation de la connectivité entre les aires protégées et de façon plus générale l’amélioration de la qualité de la matrice dans laquelle elles s’insèrent.  » [7]
Parmi les grands chantiers à venir, celui du démantèlement des centrales nucléaires dont celle du Blayais, qui arrivent en fin de vie.
L’évolution du système Terre dans les 50 prochaines années dépend des décisions passées, présentes et futures des innombrables acteurs de l’environnement (Etats, collectivités, entreprises, associations, individus). C’est dire l’incertitude des prévisions.
Pour parer aux risques d’effondrement du système global et aux sautes d’humeur de Gaïa, la meilleure option reste de renforcer l’autonomie et la résilience de nos territoires.

D. Delestre

Publié dans le N° spécial 50 ans de la SEPANSO N°182-183-184 d’automne 2019


[1Ecologie et récession. Simon Charbonneau. SON N° 154. Mars 2012

[2« Pour un catastrophisme éclairé ». JP Dupuy. 2001

[3Un petit livre de premier rang. La politique de l’oxymore. Pierre Delacroix. SON N°151. Février 2011

[4C’est le MEDAD, dirigé brièvement par A. Juppé, qui lança le Grenelle de l’Environnement en 2007, finalisé par le MEEDAT sous la responsabilité de JL Borloo. Nombre des avancées environnementales de ce Grenelle furent contredites par les préconisations de la Commission pour la Libération de la Croissance Française créée parallèlement et pilotée par J. Attali, tel le soutien au développement de l’aviation low-cost

[5Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes. Luc Semal. PUF. 2019

[6Anticiper les changements climatiques en Nouvelle-Aquitaine. Acclimatera. 2018

[7Les aires protégées dans l’Anthropocène. Quelques pistes pour penser l’adaptation aux changements climatiques. Virginie Maris. Penser L’Anthropocène. 2018